
Sylvestre Voisin est conférencier, chercheur et conseiller indépendant en écologie, économie et management/gestion, spécialisé en soutenabilité de l'économie et la gestion des ressources. Il enseigne le développement durable à l'ESME Sudria. Interview.
Quelles problématiques pose l'enseignement du développement durable ?
Les notions du développement durable ont été popularisées au début des années 1990 (Conférence des Nations Unies de 1992 à Rio). Mais les bases académiques en sciences, en économie et en gestion/management avaient été posées dès les années 1960 avec un fort développement conceptuel, surtout anglo-saxon, dans les années 1990. Ces notions sont donc récentes et la recherche dans ces domaines va très vite. En France, les écoles d'ingénieur et de commerce ont ouvert des enseignements très élémentaires qui ne reprennent pas les concepts les plus avancés, ni le retour d'expérience considérable des entreprises et des politiques publiques.
Comment l'ESME Sudria se démarque-t-elle dans cet enseignement ?
L'ESME-Sudria m'a donné l'opportunité en 2001 de créer des cours originaux sur le développement durable et la gestion des ressources énergétiques en dernière année d'ingénieur. J'ai pu développer une pédagogie basée sur mon expérience de chercheur et de consultant. D'année en année, mes interventions m'ont permis de mettre au point des cours-conférences destinés à ouvrir les élèves aux enjeux économiques, de gestion et de politique du développement durable selon une approche critique et iconoclaste. Depuis 2009, j'ai développé des cours pour les 4e et 5e années de l'ESME-Sudria, permettant de passer en revue les concepts les plus avancés de la soutenabilité environnementale et sociale, dans la perspective d'inspirer de nouvelles démarches d'ingénierie, de business-plan et de stratégies d'innovation dans les entreprises.
Comment le développement durable influence-t-il sur vos étudiants ?
Il y a dix ans, mes thèses et mon expérience n'interpellaient que deux ou trois élèves chaque année et nous avons gardé contact. Aujourd'hui, chaque année, je corresponds avec des dizaines d'élèves qui veulent s'orienter vers des techniques propres ou efficaces (dites "vertes"), sur des produits, process ou services soutenables et responsables ou leur commercialisation. En découvrant sur quels champs l'économie mondiale, ou pour le moins européenne, peut se réformer substantiellement, les jeunes ingénieurs et managers perçoivent parfaitement les opportunités qui s'ouvrent dans la crise actuelle. Ils sont de plus en plus nombreux à demander comment inscrire leurs études et leur vie professionnelle dans cette perspective de soutenabilité/durabilité et de responsabilité sociétale. Les notions d'innovation et de performance évoluent et les élèves comprennent les nouveaux critères de leur définition dans l'économie nouvelle qui se dessine.
Vos rêves les plus fous sur l'enseignement du développement durable ?
Les ingénieries écologiques et environnementales étaient assez nouvelles dans les années 1980 et l'enseignement était pour moi une manière naturelle de promouvoir mon métier. Dans les années 1990-2000, je me suis fortement impliqué à faire évoluer les bases théoriques de ces disciplines pionnières, en même temps que celles-ci avaient du mal à s'imposer tant dans les entreprises, dans les politiques d'Etat et bien sûr dans les écoles supérieures publiques. Je rêve à présent que des pratiques mal connues en France comme les Analyses de Cycle de Vie, les calculs d'efficacité énergétique, les concepts d'écoconception, de 'remanufacturage', de zéro émission, etc.. s'intègrent aux enseignements des ingénieurs ou des jeunes managers et leur donnent un avantage compétitif à la recherche de leur stage ou de leur premier emploi.
Dans votre enseignement au quotidien, quelle est la part qui vous passionne, celle qui vous rend heureux d'être là ?
Mes cours sont un défi de convaincre, de donner des perspectives et de créer des vocations. Je ne fais rien par routine, notamment parce que je vis ce que j'enseigne à la fois dans des missions de conseil et en tant que chercheur impliqué dans quelques programmes publics assez ambitieux. J'ai la liberté de changer mon cours s'il m'ennuie ou si mon point de vue évolue, souvent d'ailleurs en fonction de la réaction des élèves. L'enseignement a été un fil conducteur pour l'évolution de mon activité de conseil et de conférencier. Le contact avec les jeunes de l'ESME Sudria est stimulant et je tente de répondre en temps réel à leurs interrogations, leur envie d'innover ou de donner un sens à leur trajectoire.