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Les clés du monde d’après par Marc Halévy, invité de l’Innovation Week 2022 de l’ESME

  • 11/03/2022
Les clés du monde d’après par Marc Halévy, invité de l’Innovation Week 2022 de l’ESME

Notre monde est en train de changer, c’est une certitude. Encore faut-il pouvoir analyser ce changement en profondeur afin de mieux construire l’avenir. C’est pour cette raison que l’ESME a choisi d’inviter l’écrivain Marc Halévy à l’occasion de la dernière édition de son Innovation Week organisée en février 2022. Lors de la conférence inaugurale de cet événement challengeant les étudiants de 3e année autour de la réalisation de concepts innovants, ce « physicien de la complexité » est revenu sur les grands axes du « changement de paradigme » que nous sommes en train de vivre et les dimensions qui permettront aux nouvelles générations de façonner un autre possible conscient des enjeux écologiques et économiques.


Les clés du monde d’après par Marc Halévy, invité de l’Innovation Week 2022 de l’ESME

Marc Halévy


Repenser notre rapport aux ressources pour passer de pénurisation à la frugalité

N’importe quel processus a besoin de ressources pour pouvoir s’alimenter et continuer à se développer. Or, jusqu’à maintenant, nous étions dans une logique d’abondance. D’ailleurs, dans ce qu’on appelle la modernité, l’abondance a longtemps fait office de mot clé. En effet, l’humanité agissait comme si elle était assise sur un réservoir infini de ressources inépuisables, comme s’il suffisait de se baisser pour les obtenir et les exploiter en se disant que l’on aura toujours ce qu’il faut, indéfiniment, pour vivre convenablement jusqu’à la fin des temps. Désormais, nous savons tous que ce n’est pas vrai, pour plusieurs raisons. Il y a d’abord le fait que cette consommation de ressources de toutes formes est proportionnée au nombre de consommateurs et donc à la démographie humaine, qui est particulièrement explosive : de 1,7 milliard de personnes en 1900, on s’approche aujourd’hui des 8 milliards en 2020 et l’on prévoit 10 milliards d’ici 2050. Cette situation pourrait ne pas être difficile si les ressources augmentaient aussi de manière exponentielle, sauf que ce n’est pas le cas. Il y a d’ailleurs deux types de ressources à distinguer : les ressources renouvelables et les ressources non-renouvelables, comme le pétrole. Concernant ce dernier, on sait que d’ici 2150/2200, tous les réservoirs seront épuisés.

Certains pensent que ce n’est pas grave, qu’il convient simplement de faire appel aux ressources renouvelables à la place de ces ressources non-renouvelables, mais ce n’est pas aussi simple car une ressource renouvelable ne l’est rarement complétement. Un bon exemple, ce sont les éoliennes : elles permettent de transformer l’énergie cinétique du vent en énergie électrique, sauf qu’il n’y a pas toujours du vent, ni de vent assez fort. Autre souci : pour transformer une énergie cinétique à haute entropie (c’est-à-dire de mauvaise qualité) en énergie électrique de basse entropie, on doit d’abord construire cette éolienne… en utilisant paradoxalement des ressources non-renouvelables ! On a de moins en moins de ressources non-renouvelables, tandis que les autres ressources n’augmentent pas autant que l’on pourrait l’espérer : elles se renouvellent, mais stagnent. Aujourd’hui, les prix de l’essence et du gaz augmentent, mais on constate également à travers le monde des pénuries de bois, de pâte à papier, de cuivre, de nickel, de métaux non ferreux, de terres rares, de céréales… La logique d’abondance laisse place à une logique de « pénurisation ».

Pour répondre à ce problème de pénurie et d’épuisement des ressources, il faut penser une autre logique : c’est l’économie de la frugalité. La frugalité, c’est faire moins, mais mieux, pour rétablir un équilibre entre le nombre de consommateurs et la quantité de consommables. Cela s’accompagne d’une remise en question globale. Avant de réaliser le moindre achat, il faut se poser la question de sa réelle nécessité. Il y a une vraie dimension éthique. Et la frugalité peut s’étendre à bien d’autres actions : travailler moins, mais mieux ; communiquer moins, mais mieux ; etc.


Les clés du monde d’après par Marc Halévy, invité de l’Innovation Week 2022 de l’ESME

Changer notre rapport au travail avec la révolution numérique

Au-delà de la question de la pénurie des ressources, vient donc celle de leur utilisation. Et cette dernière ne peut se traiter sans mentionner la révolution qui nous amène vers un changement colossal : la transition vers un monde de technologies mécaniques vers un monde de technologies numériques. Cette révolution numérique touche tout. La robotisation et l’algorithmisation s’accélèrent. Mais si, aujourd’hui, plusieurs grands acteurs du numérique se positionne d’abord sur du ludique (Facebook, Instagram, Netflix…), ils ne produisent aucune valeur d’utilité économique. Pour autant, dans l’industrie, les robots sont plus puissants et précis chaque jour, capables d’activités qu’aucune main humaine ne pourrait réaliser. Cette robotisation amène ainsi à réfléchir sur le positionnement du centre de gravité des activités humaines : comment réorganiser le travail à l’heure où de plus en plus de tâches physiques peuvent être automatisées sans intervention de l’homme. De son côté, l’algorithmisation amène aussi plusieurs interrogations, notamment de par sa capacité à amplifier l’intelligence humaine grâce à la puissance de l’intelligence de calcul. Au final, l’utilisation du numérique devra aussi suivre les préceptes de la frugalité pour produire de la valeur, pas seulement au niveau financier, mais aussi au sens éthique et intellectuel.


Les clés du monde d’après par Marc Halévy, invité de l’Innovation Week 2022 de l’ESME

Apprendre à transformer nos organisations

Le modèle organisationnel étant aujourd’hui le plus utilisé, c’est celui de la pyramide hiérarchique. On le retrouve dans la grande majorité des entreprises et des administrations d’État. L’État lui-même est une pyramide hiérarchique. Et si ce modèle est utilisé depuis quasiment les débuts de l’activité humaine, c’est parce qu’il permet simplement de relier tous les éléments à un ensemble avec le minimum de relation entre ces éléments. C’est une logique mathématique et économique : moins il y a de relations, moins cela coûte de temps, d’énergie et donc d’argent. Mais si ce modèle d’arborescence linéaire peut très bien fonctionner dans un monde stabilisé et tranquille, ce n’est plus le cas dans un monde de rupture, complexe comme le nôtre, avec de plus en plus d’interlocuteurs différents et donc de sollicitations. De ce fait, la solution est de changer de modèle organisationnel, pour quitter la pyramide hiérarchique afin de passer à un mode de fonctionnement en réseau. D’ailleurs, certaines entreprises n’ont pas attendu pour justement se réorganiser en réseau de petites entités indépendantes. On passe aussi d’un management de direction à un management de stimulation. C’est une révolution organisationnelle fondamentale.

Pour qu’un réseau puisse fonctionner, il faut qu’il puisse s’appuyer sur des communautés. Il ne s’agit pas ici du communautarisme et de ses potentielles dérives sectaires, mais bien de « communautés de vie » qui partagent quelque chose en « commun » – un patrimoine, un acquis, une connaissance, une science, un projet tourné vers l’avenir… L’entreprise de demain sera alors un ensemble de communautés de vie fédérées par un projet fort commun : ce sera le projet qui dirigera l’entreprise, pas le PDG. Il faudra voir l’entreprise comme un être vivant, organique. Un réseau n’est pas un assemblage mécanique. Et cela impliquera des modes de management complètement différents. On ne dirige pas une communauté : on l’anime ! Un leader demain sera celui qui donnera une âme (du latin anima) à un projet, à une communauté organique, pour que chacun puisse se reconnaître dans ce qui fait.


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Accepter l’obsolescence du modèle économique actuel et embrasser la virtuosité

Le modèle économique encore largement dominant aujourd’hui, c’est le modèle industriel, né non pas lors de la révolution industrielle du 19e siècle, mais à la Renaissance, avec l’apparition des premières usines de production de masse dans le nord de l’Italie. Évidemment, l’apparition des moteurs à vapeur, puis ceux thermiques et électriques ont provoqué une accélération incroyable de ce modèle. Pour bien comprendre ce modèle, il faut rappeler qu’il est basé sur deux piliers. Le premier pilier tient compte du fait que nous sommes dans une logique économique de masse : il faut produire beaucoup, distribuer beaucoup, vendre beaucoup, financer beaucoup et investir beaucoup. Tout doit être grand, gros, géant. Il y a une logique derrière ça : plus on investit, plus on peut produire bon marché, plus les couts marginaux sont faibles, plus les prix de revient et donc les prix de vente deviennent intéressants, plus on vend, plus on peut réinvestir…

Ce modèle, plutôt industriel-financier, est un cercle vertueux ou plutôt qui l’a vraiment été durant le 19e siècle et sur certaines périodes du 20e siècle. Il a bien fonctionné jusqu’à la fin des années 1970, jusqu’à que les besoins en capitaux deviennent énormes, avec notamment la transformation de la Chine et la pré-chute de l’URSS. Jusqu’alors au service de l’économie réelle, industrielle et entrepreneuriale, la finance a pris le dessus et les rôles se sont inversés, l’économie devenant à son service. Le second pilier, directement lié au premier, c’est la logique de prix bas : la grande question managériale du 20e siècle étant « comment faire pour baisser les coûts ? ». Cela a donné le travail à la chaîne, l’hyperspécialisation, l’automatisation, la robotisation, les délocalisations… Sauf qu’au bout d’un moment, les minimums ont été atteints. De ce fait, ces produits devenus bon marché sont de mauvaise qualité, tombent en panne, se dégradent, sont peu ou plus réutilisables… et finissent donc par coûter plus cher aux consommateurs.

C’est là qu’intervient un basculement important : on passe de cette impasse qu’est la logique de prix bas à une logique de la valeur d’utilité. Mais pour parvenir à opérer ce changement de logique, il faut mettre le client au cœur du processus, pour faire en sorte que le produit ou le service puisse correspondre à ses besoins, être encore plus utilisable, anticiper les évolutions de son métier… C’est la valeur pour l’usage. On en vient à de l’ingénierie vraiment ingénieuse, qui se nourrit d’astuces, d’idées. Ce changement d’approche pousse à la virtuosité. Un virtuose est une personne qui jongle avec l’ensemble de ses connaissances, techniques et pratiques pour amener son art à un niveau d’excellence. Et c’est ce que les ingénieurs devront devenir. Dans ce nouveau monde de la virtuosité, la logique économique change : le prix n’a plus d’importance, plus d’impact. Cela permet alors de rétablir les marges bénéficiaires pour financer cette virtuosité.


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Privilégier la quête du sens

Pour réellement changer le monde, une autre révolution est en œuvre : celle du sens. Quelle est la bonne raison qui nous pousse à nous lever chaque matin, à travailler et étudier chaque jour ? Cette question doit trouver une réponse essentielle, fondamentale, pour donner du sens et de la valeur à sa vie, à ce que l’on fait, à ses efforts, à l’énergie et au courage que l’on déploie. C’est une forme de spiritualité à retrouver, dénuée de toute connotation religieuse, qui pousse aussi à redéfinir la définition même de la réussite. C’est une nouvelle bifurcation importante, qui n’est plus extérieure à nous-mêmes mais intérieure.


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